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En Ethiopie, la revanche nationaliste des Amhara

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Deuxième ethnie éthiopienne et dépositaire d’une grande partie de l’histoire impériale du pays, elle s’impose de nouveau sur la scène politique depuis le conflit au Tigré.

Tesfahun Mande défile, le sourire aux lèvres et son fusil porté bien haut, dans les rues de Gondar, l’ancienne capitale impériale éthiopienne. En cette fin janvier, les cérémonies de Timkat battent leur plein. La fête, qui célèbre l’Epiphanie orthodoxe et le baptême du Christ dans le Jourdain, rassemble plus de 500 000 fidèles dans cette cité de la province amhara, berceau historique de l’ethnie du même nom, la deuxième plus nombreuse d’Ethiopie.

A Gondar, les pèlerins peuvent se plonger dans l’eau sacrée des thermes construits au XVIIsiècle. Mais cette année, les festivités religieuses se teintent d’une atmosphère martiale, dans cette ville où s’est écrite une grande partie de l’histoire de l’Eglise orthodoxe éthiopienne et celle de l’empire, toutes les deux sous l’influence dominante des Amhara jusqu’aux années 1970.

Certaines rues sont pavoisées des fanions de l’ère impériale et les portraits de Tewodros II et Ménélik II sont partout sur les tee-shirts et les taxis, glorifiant les deux empereurs emblématiques d’origine amhara, grands artisans de l’unification de l’Ethiopie au XIXsiècle.

Si Tesfahun parade avec ses camarades miliciens, l’arme à la main, c’est pour célébrer « la renaissance amhara ». Ces dernières décennies, et encore plus depuis la chute du régime communiste du Derg en 1991 et l’avènement d’un système ethno-fédéraliste en Ethiopie, cette communauté s’est sentie marginalisée et spoliée de certaines de ses terres.

Une volonté de reconquête

La guerre menée depuis novembre 2020 par les troupes fédérales éthiopiennes dans la province dissidente du Tigré a réveillé des rancœurs enfouies. L’aigreur contre le parti du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), qui a régné en maître sur l’Ethiopie pendant presque trente ans, jusqu’en 2018 et l’arrivée du premier ministre Abiy Ahmed, s’est muée en volonté de reconquête.

Le 4 novembre 2020, au premier jour du conflit, Tesfahun s’est engagé parmi les Fannos – surnom des milices amhara – qui luttaient auprès de l’armée éthiopienne, et s’est précipité au front. « Après trente ans d’injustice, nous avons enfin pu reprendre le Wolkaït, s’exclame le combattant âgé d’une quarantaine d’années. C’était Amhara auparavant, et ça l’est redevenu ! »

Etendue fertile de quelque 3 000 kmrattachée en 1991 à la province du Tigré, le Wolkaït a été le premier territoire enlevé au FLPT début novembre. Un succès éclair que le gouvernement éthiopien doit en partie à la forte mobilisation des Fannos, qui ont fédéré le mouvement nationaliste amhara autour de cette cause.

Tesfahun dit y avoir « combattu sans peur et pour une guerre juste ». Depuis novembre, la reprise du Wolkaït s’accompagne d’une politique intensive de repeuplement par des citoyens amhara. Au point qu’une source humanitaire de retour de la zone s’inquiète « de ne plus croiser un seul Tigréen dans les villes ».

L’unification éthiopienne fait débat

Si le renouveau amhara est symbolisé par le Wolkaït, il ne s’y cantonne pas. Au Tigré, comme dans la province du Benishangul-Gumuz (ouest), ou à la frontière soudanaise, les trois points d’instabilité apparus à l’automne 2020 en Ethiopie ont tous un dénominateur commun : la volonté du mouvement nationaliste amhara de reconquérir des territoires disputés et de défendre les membres de leur communauté partout où ils seraient menacés.

Le nationalisme amhara est un nouveau venu sur une scène politique éthiopienne modelée par les dynamiques entre « groupes ethno-régionaux ». Pendant longtemps, les élites amhara ont considéré la culture éthiopienne comme essentiellement amhara en raison de leur hégémonie passée sur le pays.

Mais la donne a changé après trente années de fédéralisme ethnique, donnant davantage de représentation politique aux autres minorités. Et l’histoire de l’unification éthiopienne fait aujourd’hui débat dans le reste du pays qui dénonce des conquêtes souvent menées à la force du fusil par les miliciens de l’empire, les Neftegna. L’appellation, un temps tombée en désuétude, refait d’ailleurs son apparition sur fond de surenchère identitaire.

Dans la bouche de leaders oromo – la première ethnie éthiopienne –, il sonne comme une critique de l’expansionnisme et de la répression amhara. Dans celle des Fannos, il suggère leur courage et leur supériorité.

Une alliance de circonstance

Désormais, « on assiste à une redéfinition de l’Amharanité dans laquelle les Amhara sont présentés comme une nation à part entière », explique le chercheur éthiopien Tezera Tazebew dans un article intitulé « Le nationalisme amhara ; quand l’empire contre-attaque ». Ce positionnement est revendiqué par le jeune parti nationaliste amhara, le NaMA, créé en 2018 pour se faire le porte-voix de ce courant.

Son président, Belete Molla, un ancien professeur de philosophie à l’université d’Addis-Abeba, se prépare à mener sa première campagne électorale à la tête de cette formation. Il accepte volontiers l’étiquette de nationaliste ethnique, mais assure « avoir été forcé à le devenir en raison du génocide dont nous, Amhara, sommes victimes aux quatre coins du pays ».

Si le terme est exagéré, il n’en reste pas moins un puissant outil de mobilisation du mouvement, d’après le chercheur Mehdi Labzaé, spécialiste de l’Ethiopie. « Les Amhara ont remporté la compétition victimaire aujourd’hui en Ethiopie, précise-t-il. Les responsables ont réussi à rallier électeurs et miliciens sur cette idée de légitime défense des Amhara attaqués dans les autres provinces. »

Ce message est relayé par le gouvernement d’Abiy Ahmed et son Etat-parti de la prospérité. Certains observateurs y voient une alliance de circonstance entre le pouvoir central et les forces amhara qui ont apporté un soutien décisif aux troupes fédérales éthiopiennes pour combattre le FLPT au Tigré.

« Mener le second chapitre de la lutte »

Le vice-premier ministre Demeke Mekonnen, lui-même amhara, va jusqu’à recommander de former des groupes d’autodéfense et de prendre les armes pour répondre aux agressions dont les membres de sa communauté sont victimes dans les différentes provinces du pays. Contrairement aux autres ethnies souvent cantonnées à leur région, les Amhara sont disséminés à travers toute l’Ethiopie.

Ils sont ainsi nombreux au Benishangul-Gumuz, province de l’ouest du pays en proie à des violences interethniques qui opposent majoritairement les communautés gumuz et amhara. Ces tensions, anciennes, se sont exacerbées depuis novembre et ont déjà fait des centaines voire des milliers de victimes.

Les responsables de la région amhara, forts de leurs récents succès au Tigré, ont demandé à l’armée fédérale de « mener le second chapitre de la lutte » dans la zone de Metekel, « qui appartient historiquement aux Amhara » selon Belete Molla.Ils ont menacé d’y engager leurs propres troupes si le gouvernement ne parvenait pas à y rétablir l’ordre.

A Metekel, depuis octobre 2020, les combats entre les deux campsont entraîné la fuite de plus de 100 000 réfugiés, aussi bien Amhara que Gumuz. Un gouvernement militaire provisoire est aux commandes et l’état d’urgence est décrété officiellement depuis janvier. L’accès à la zone, comme a pu le constater Le Monde, reste interdit aux médias.

Une guerre de milices

En lisière de Metekel, la petite ville de Chagni a vu sa population doubler lorsque plus de 48 000 fermiers amhara sont venus y chercher refuge au mois de décembre. Les dizaines de tentes et les rares distributions de nourritures ne suffisent pas à les héberger et les nourrir. Parmi eux, Kes Tadesse montre sa main bandée par un pansement de fortune maculé de sang. Cet homme d’une soixante d’années a échappé de peu à la mort. « Nous faisions les récoltes quand les milices gumuz ont attaqué, se souvient-il. J’ai perdu mes deux filles ce jour-là. »

Pour lui, c’est le deuxième exil en trois ans dû aux violences. Et malgré l’insistance des autorités éthiopiennes, il ne retournera pas une troisième fois dans son district de Dangur : « Plus jamais je ne leur ferai confiance. Ils nous disent que l’on doit y retourner, que c’est calme, mais ils nous mentent, ils nous utilisent. »

De l’autre côté de la frontière, quelque 8 000 membres de la communauté gumuz ont trouvé refuge au Soudan. Les récits d’horreurs y sont semblables à ceux de Chagni : une guerre de milices, des villages entiers massacrés, les tortures quotidiennes. Quelques représentants gumuz en exil ont porté un mémorandum à la délégation des Nations unies à Khartoum, dans lequel ils affirment que « les habitants du Benishangul-Gumuz sont devenus des cibles faciles pour le gouvernement éthiopien et les nationalistes amhara qui veulent imposer leur hégémonie dans la province, utilisant une stratégie de nettoyage ethnique. »

Le monde

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