ArticlesCameroun

Au Cameroun, les kidnappings d’éleveurs sèment la désolation dans l’Adamaoua

5 Mins read

Alfaki Abdoullahi déambule dans son enclos à bétail vide. Voilà cinq ans que cet éleveur a fui son hameau de Marlok, dans l’Adamaoua, l’une des trois régions septentrionales du Cameroun, abandonnant sa maison, ses champs, son troupeau. « Les preneurs d’otages menaçaient de me kidnapper comme ils l’avaient fait avec mes voisins. J’ai préféré partir », se rappelle-t-il, au bord des larmes.https://35cc99d1179fba340791ae9a043b276d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Alfaki s’est réfugié à Ngaoundéré, la capitale régionale de l’Adamaoua. Il a vendu plus de la moitié de ses bœufs et de ses moutons pour acheter la maison dans laquelle il vit aujourd’hui avec ses deux femmes et ses onze enfants. Alfaki affirme avoir été l’éleveur le plus prospère du coin. Mais « la guerre a détruit toute ma vie, trente-deux années d’élevage », se désole-t-il. Malgré la peur qui reste tenace, il a accepté de revenir dans son village avec Le Monde Afrique pour montrer l’étendue du désastre.

Depuis plus de cinq ans, des preneurs d’otages venus de la République centrafricaine (RCA), du Tchad et même du Soudan enlèvent des éleveurs camerounaisavec la complicité de bandits locaux. Cette population est ciblée pour sa richesse et les libérations sont négociées contre de grosses rançons. Le phénomène a pris de l’ampleur en 2013, au plus fort de la troisième guerre civile centrafricaine. Des hommes lourdement armés, venus de la RCA qui partage une longue frontière de près de 800 kilomètres avec le Cameroun, se sont concentrés sur l’Adamaoua, bastion de l’élevage bovin du pays, et les régions voisines du Nord et de l’Est.

Calme « précaire »

D’après l’Association pour le développement social et culturel des Mbororo (Mboscuda), entre 2015 et 2019, plus de 300 Mbororo, ce peuple d’éleveurs nomades peuls, ont été pris en otage dans l’Adamaoua. Soixante-dix d’entre eux ont été tués, une trentaine ont été délivrés par l’armée. Le reste, autrement dit la grande majorité, a recouvré la liberté contre le paiement de plus de 2 milliards de francs CFA de rançons (plus de 3 millions d’euros).https://35cc99d1179fba340791ae9a043b276d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Par peur d’être kidnappés ou assassinés, des milliers d’éleveurs et leurs familles ont bradé leur bétail pour monnayer leur liberté ou s’installer ailleurs. D’autres les ont abandonnés dans la nature. « Les djargina” [kidnappeurs en langue peule] ont réduit le cheptel bovin. Les conséquences sont innombrables », souligne Ahmadou Roufaye, secrétaire général de Mboscuda pour l’Adamaoua.

« C’est l’hécatombe dans notre secteur », renchérit Abdoullahi, président pour l’Adamaoua de la branche camerounaise de l’Association de l’élevage au Sahel et en savane (Apees) qui précise qu’avant la crise, le Cameroun comptait 7 millions de bovins, dont près de 4 millions dans cette région surnommée le « berceau de l’élevage ». « Avec l’insécurité, on a perdu plus de 2 millions de bêtes », détaille-t-il.

Face à cette situation, le gouvernement camerounais a déployé des militaires et certains villages sont désormais gardés par quelques soldats. « A ce jour, le phénomène est maîtrisé », assurait en août 2020, le colonel Gabriel Touang Djakjinkreo – qui n’a pas souhaité répondre à nos questions –, au Cameroon Tribune, le journal gouvernemental. Prudentes, les organisations de défense des éleveurs parlent plutôt de calme « précaire » voire « trompeur ». « L’action de l’armée a vraiment aidé. Les attaques ont baissé, reconnaît Abdoullahi. Mais, il faut aussi préciser que les éleveurs ont déserté les villages. Il n’y a donc presque plus personne à kidnapper ! »

Corruption qui gangrène

Le phénomène s’est en partie déplacé vers le Mayo-Rey, département de la région voisine du Nord, dont les riches pâturages attirent des éleveurs du Cameroun et des pays frontaliers. Depuis décembre 2020 et la résurgence des violences en RCA, « pas une semaine ne passe sans qu’un éleveur ou un riche notable ne soit kidnappé, s’inquiète Mamoudou Tidjani, facilitateur régional à l’Apees qui vient d’y effectuer une mission de plusieurs mois. Ça signifie en réalité que les preneurs d’otages sont toujours plus forts, plus armés et migrent ailleurs, là où il y a encore du bétail ».

Certaines familles s’abstiennent aussi de signaler les kidnappings aux autorités. Hamadou* était un riche producteur de l’Adamaoua. Lorsque l’un de ses proches a été kidnappé, il a payé plus de 30 millions de francs CFA (environ 45 000 euros) pour sa libération. Avant de verser cette rançon, il était allé avertir un commandant de brigade. « Mais les preneurs d’otages m’ont appelé pour me répéter exactement ce que j’avais dit au gendarme. J’ai compris que j’étais cerné et j’ai payé pour qu’on ne le tue pas », s’insurge-t-il, assis dans le salon de sa coquette maison à Ngaoundéré.

D’après le professeur Abdouraman Halirou, enseignant d’histoire politique et relations internationales à l’université de Ngaoundéré qui a enquêté sur le sujet, certains bandits arrêtés ont finalement été relâchés et sont revenus « massacrer les familles » qui les avaient dénoncés. Les habitants ont pris peur, au point de préférer se taire. « La corruption gangrène notre système », déplore ce chercheur pour qui les « djargina » ne peuvent opérer sans soutiens.

A Marlok, plusieurs bergers affirment que les « kidnappeurs armés et enturbannés sont en forêt. Tout le monde le sait ». « Ils m’ont dépouillé à plusieurs reprises de mes provisions. J’ai réussi à m’enfuir », raconte Oumarou Dalaïlou qui garde les dernières bêtes d’un éleveur réfugié à Ngaoundéré. Depuis, il ne part plus dans les profondeurs de la brousse, là où l’herbe est pourtant plus verte.

Foyer d’intégrisme religieux

Outre les prises d’otages, le vol du bétail a doublé, voire triplé en cinq ans. La péripneumonie bovine, maladie infectieuse et très contagieuse, décime les bœufs restants. Dans toute la région, l’économie est en berne. « L’élevage est la richesse de notre population », rappelle Abbo Oumarou, le maire de Nyambaka, dont la commune a été durement touchée par la crise. « Avant, quand on avait besoin d’argent, on allait chez les éleveurs pour obtenir un prêt. Mais il n’y a plus d’entraide », se lamente Yaouba Abba, le chef du village de Kognoli. L’école publique de sa bourgade a vu ses effectifs passer de 500 à 260 élèves en cinq ans.

Dans les marchés aux bestiaux de la région, que les éleveurs fréquentent parfois sous escorte militaire, certains bœufs mis en vente viennent désormais du Tchad, du Soudan et même, ironie du sort, de Centrafrique. Les frais de transport et de douane renchérissent le prix de l’animal et toute la chaîne est affectée, du producteur au boucher.

Avec la crise, le professeur Abdouraman Halirou constate une multiplication des mosquées et même l’implantation d’un foyer d’intégrisme religieux. « Vous avez une insécurité, des armes qui circulent, une administration plus ou moins inexistante dans ces zones et un endoctrinement religieux à petit feu », énumère, alarmiste, le spécialiste, en évoquant le risque de contagion djihadiste par l’entremise de la secte islamiste nigériane Boko Haram qui multiplie les attaques dans la région camerounaise de l’Extrême-Nord.

L’historien voit comme seule issue le retour de la paix en RCA et la sécurisation de la longue frontière poreuse entre les deux pays. En attendant, les éleveurs implorent le gouvernement de leur fournir une aide dont ils ont « désespérément » besoin.

Lemonde

Related posts
ArticlesInternational

Drogue – Captagon : après le Moyen-Orient, l’Afrique ?

5 Mins read
Produit principalement en Syrie et au Liban, le captagon est devenu ces dernières années l’une des drogues les plus répandues dans les…
ArticlesInternationalNews

Rwanda : la connectivité en Afrique au centre des préoccupations

3 Mins read
Depuis le 6 juin, le Rwanda accueille la Conférence mondiale de développement des télécommunications (CMDT) de l’Union internationale des télécommunications (UIT). L’occasion…
ArticlesInternational

Finance verte : interview avec Jules Samain, Directeur Régional Afrique du fonds GuarantCo

8 Mins read
Directeur régional avec une expérience démontrée de travail dans le secteur bancaire, Jules Samain est le directeur régional Afrique du fonds GuarantCo….
Power your team with InHype

Add some text to explain benefits of subscripton on your services.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *