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Esther Dassanou : « Les femmes sont l’avenir de l’Afrique »

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DÉCRYPTAGE. À travers son programme AFAWA, la Banque africaine de développement (BAD) a pris à bras-le-corps la question de l’accès des entrepreneuses au financement.

« Les femmes dirigent l’Afrique et elles devraient diriger l’Afrique », a indiqué le Dr Akinwumi A. Adesina, intervenant, en présence du président Emmanuel Macron, de l’ex-secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et d’autres participants des secteurs du gouvernement, du développement, du genre, de la société civile et des petites et moyennes entreprises (PME), lors du forum Génération Égalité qui vient de se tenir fin juin à Paris. « Elles créent plus d’entreprises que les hommes – mais le problème qu’elles ont, c’est qu’elles n’ont pas accès au financement », a-t-il poursuivi, introduisant l’initiative panafricaine de la Banque africaine de développement pour combler le déficit de financement qui affecte les femmes entrepreneures en Afrique. Baptisée de l’acronyme AFAWA pour Affirmative finance Action for Women in Africa, cette initiative se veut une Action de financement positif pour les femmes en Afrique. Coordonnatrice pour la Banque africaine de développement de ce programme central du Département Genre, Femmes et Société civile, Esther Marième Dassanou s’est confiée au Point Afrique pour en expliciter les tenants et les aboutissants.

Le Point Afrique : Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui il est important de prendre en compte la question hommes-femmes en Afrique ?

Esther Dassanou : Aujourd’hui, il est important pour le continent de prendre en compte cette question, parce que notre continent ne peut pas se développer ni atteindre les objectifs économiques que nous avons en tête si le rôle que les femmes jouent n’est pas pris en compte au niveau politique, économique et social. C’est la raison pour laquelle la Banque africaine de développement à lancé l’initiative AFAWA, plus particulièrement pour les femmes entrepreneures en Afrique, pour que celles-ci puissent jouer leur rôle et, de par cela aussi, créer des emplois, un volet très important pour le développement de notre continent.

Quelle est la philosophie de l’AFAWA ?

La philosophie de l’AFAWA est de pouvoir satisfaire le financement dont les femmes entrepreneures ont besoin en Afrique pour pouvoir faire grandir de manière durable leurs entreprises. Il est aujourd’hui important de réduire l’écart financier hommes-femmes, qui s’élève à 42 milliards de dollars rien que sur ce segment, et je ne parle même pas du segment informel, qui permet de réaliser que l’écart est beaucoup plus grand.

Tant que celui-ci ne sera pas réduit, il sera difficile pour les femmes de pouvoir développer des entreprises qui ont la taille et la capacité de pouvoir créer des emplois et participer pleinement à la croissance de nos pays. C’est vraiment ça la philosophie, l’ambition, la mission, l’objectif d’AFAWA. Dans les cinq prochaines années, la Banque africaine de développement envisage de débloquer cinq milliards de dollars pour les femmes entrepreneures sur le continent.

Quelles sont les modalités de mise en oeuvre de l’AFAWA ?

Nous avons deux types de mécanismes financiers de partage du risque avec, entre autres, un mécanisme de garantie, parce que les femmes entrepreneures nous ont fait comprendre que c’est la nature des garanties préférées par les institutions financières qui pose problème. Ainsi des titres fonciers, des titres de propriété, etc. Faute de détenir de telles garanties, elles sont d’emblée mises de côté. Avec ce mécanisme de partage du risque proposé à travers l’AFAWA, la Banque africaine de développement prend le risque à la place des institutions, ce qui permet aux femmes d’accéder plus facilement aux financements avec des termes plus allégés.

L’autre volet consiste à utiliser les mécanismes financiers traditionnels de la Banque, à savoir les lignes de crédits, les investissements dans le commerce, les prises de parts dans des fonds d’investissement. Ainsi, aujourd’hui, dans tous les investissements dans le secteur financier bancaire, la Banque demande qu’il y ait un minimum de 30 % de ces lignes de crédits qui soient dédiés aux femmes entrepreneures. En plus de cela, elle a une composante « assistance technique » qui permet d’accompagner aussi bien les institutions financières que les femmes entrepreneures. De fait, les institutions financières peuvent débloquer l’argent, et les femmes peuvent monter des projets bancables pour accéder aux financements dont elles ont besoin. Elles peuvent également accéder aux connaissances managériales nécessaires pour gérer des entreprises durables.

Enfin, troisième pilier : c’est l’environnement des affaires. On ne peut pas s’attendre à ce que les institutions financières et les femmes puissent opérer si l’environnement ne s’y prête pas, si les politiques qui sont mises en place n’encouragent pas les différents acteurs à aller vers le marché financier. Il est donc très important pour nous de pouvoir travailler avec les différentes agences gouvernementales pour que les bonnes politiques soient en place et pour que les réformes soient exécutées pour préparer le terrain à des résultats probants.

Avez-vous ou envisagez-vous, dans votre démarche, de tenir compte du secteur informel, notamment des tontines, dont la logique de base est que les participants se mettent ensemble pour des raisons personnelles, se font confiance et constituent finalement une caution sociale ?

Absolument ! Nous sommes en train de travailler sur ces questions à travers le programme AFAWA. Ce qu’il faudrait retenir, c’est qu’on aimerait pouvoir fédérer, entre autres, les femmes qui sont dans l’informel. Objectif : leur permettre d’utiliser leur capacité financière et de renforcer cette notion de caution, mais une caution dans le monde formel car c’est justement ce que les institutions financières utilisent en plus de la garantie. L’idée est de venir en soutien pour accéder à des fonds beaucoup plus consistants, beaucoup plus importants que ce à quoi elles ont accès ou ont droit à travers leurs tontines. Ces tontines, faut-il le préciser, atteignent des montants parfois très importants, mais ne leur permettent pas de changer d’échelle.

Le programme AFAWA a-t-il déjà été mis en œuvre ? Si oui, sur quoi ? Dans quel pays et avec qui ?

Le programme a déjà été mis en œuvre sur le volet des instruments financiers de la Banque. Nous avons quelques institutions financières notamment au Nigeria avec Fidelity Bank, au Burkina Faso avec Coris Bank, etc. Cela dit, le mécanisme de partage des risques lancé il y a deux ans est exécuté sur le terrain depuis janvier 2021. Avec ce mécanisme, nous avons déjà cinq à six institutions financières qui ont déjà signé la garantie dans des pays comme le Cameroun, la RDC, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda et le Rwanda.

Les gouvernements interviennent-ils ?

Non, ce sont des institutions financières privées qui se trouvent dans ces pays qui interviennent. L’une des femmes entrepreneures qui est intervenue durant la cérémonie d’ouverture du forum Génération Égalité* vient justement d’une des institutions financières de la République démocratique du Congo (RDC). De fait, aujourd’hui, en 2021, notre objectif entre les deux mécanismes est d’atteindre 500 millions de dollars dont 210 viendront du mécanisme de partage de risques et du système de garantie.

À partir de quand allez-vous faire un check-up de ce que vous avez déjà engagé ?

Nous nous sommes donné environ deux ans pour jauger la rapidité avec laquelle non seulement les institutions financières s’engagent et participent au programme, mais aussi celle avec laquelle les gouvernements mettent les réformes politiques en place, et ainsi voir les résultats que nous pourrons obtenir. Il nous a fallu faire quelques études pour avoir un bon point de départ qui nous serve de comparatif. Normalement, d’ici 2023, on fera donc une évaluation à partir de laquelle il sera possible de faire les réajustements nécessaires là où il y a besoin de réajuster ou bien encore de procéder à la création de nouveaux produits financiers. L’explication réside dans le fait qu’il nous importe beaucoup de pouvoir nous adapter à nos cibles parce que le marché n’est pas statique. Il va très vite et, pour nous, au fur et à mesure que les femmes avancent, il est important d’adapter les différents produits financiers à leurs besoins de financement.

Quelles sont les raisons, selon vous, de penser que les choses peuvent changer dans les années à venir ?

Je reviens à mon premier propos. Je pense qu’aujourd’hui tout le monde se rend compte de l’importance des femmes dans le développement économique de notre continent. S’il y a quelque chose que le Covid-19 a peut-être fait pour nous de positif, c’est justement cela. Quelque part, le Covid-19 a permis, d’une manière ou d’une autre, de mettre la lumière sur le fait que si on ne prenait pas en compte les femmes, on irait vers la catastrophe. Aujourd’hui, on parle de reconstruire les économies africaines mais reconstruire ne se fera pas sans les femmes. Elles sont non seulement le socle de nos économies mais sont les premières productrices au niveau du secteur agricole, elles sont en charge de tout ce qui est échange commercial entre nos régions, d’un pays à un autre. Je pense qu’on commence à le voir et à l’accepter aussi. Les choses vont changer et on se rend aussi compte que de plus en plus d’institutions de développement se focalisent sur cette question. Et dans cette dynamique, la Banque africaine de développement ne peut pas rester en arrière.

Peut-on dire que la femme est l’avenir de l’Afrique ?

Absolument ! Absolument ! Absolument ! J’en suis convaincue. Ce n’est pas que j’aie quoi que ce soit contre les hommes, de toutes les façons nous travaillons ensemble, mais comme le dit notre président : « Un oiseau ne peut pas voler avec une seule aile. » L’une des ailes a été bien développée. Il est temps de développer celle qui, pour l’instant, est encore dormante. Oui, en effet, les femmes sont l’avenir de notre continent, les femmes sont l’avenir de l’Afrique.

Le Point

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