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Politique en Côte d’Ivoire : Ouattara et Gbagbo « préfèrent l’injustice au désordre »

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Derrière les images des deux anciens rivaux tout sourires, c’est bien plus qu’une réconciliation qui se joue. Si, pour l’un comme pour l’autre, la rencontre du 27 juillet vise à tourner la page, elle n’est pas exempte d’arrière-pensées plus politiciennes.

Alassane Ouattara a donc reçu Laurent Gbagbo le 27 juillet. Entretien de 30 minutes qualifié de « fraternel et cordial », ce dont attestent les images des deux protagonistes main dans la main, de même que leur connivence et leurs sourires lors du point de presse qui a suivi. Les deux ont fait assaut d’amabilités, et aucune question n’est venue des journalistes, comme tétanisés par la scène.

L’actuel président veut-il ainsi rendre justice à son prédécesseur ? Et lui redonner (toute) sa place sur l’échiquier politique ? Pas sûr. Ouattara avait déjà restauré Gbagbo dans les droits et pensions auxquels il est éligible en tant qu’ancien chef d’État, pour un montant de plusieurs milliards de F CFA. Dans une volonté de le cantonner à ce rôle d’ex-, retraité de la politique active ? Ce rapprochement avec Gbagbo pourrait être surtout pour Ouattara une tentative de neutralisation. Afin de giscardiser Gbagbo. C’est-à-dire en faire le président d’un seul mandat, qui ne pourra jamais revenir en effectuer un second.

Trois victoires

À cet égard, Ouattara considère que le long mandat de dix ans de Gbagbo, qui n’a pas pu organiser d’élection présidentielle pour cause de rébellion armée dans la partie nord du pays,  compte pour deux. Alors que Gbagbo, qui se représentait en 2010, estime qu’il n’en a fait qu’un seul. Giscardisation ? En mai 1981, après avoir été battu à la fin d’un seul septennat, le président français Valéry Giscard d’Estaing apparaissait à la télévision dans une morne adresse toute en raideur, bouclée par un bizarre « au revoir », où il se levait de sa chaise pour sortir de l’écran. Cet « au revoir » fut, en définitive, un adieu. Alors, « le Christ de Mama » en voie de giscardisation par Ouattara ? On en est (encore) loin. Et l’intéressé s’y refusera de toute sa force de stratège politique, qui est grande.

En 2021, Gbagbo a obtenu une triple victoire. Juridique, politique et symbolique. Victoire judiciaire avec la confirmation de son non-lieu devant la Cour pénale internationale, qui fait désormais une vétille de sa condamnation à vingt ans de prison en Côte d’Ivoire pour le braquage de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) d’Abidjan, que plus personne n’évoque.

Victoire politique pour avoir été présent aux législatives – après le boycott de la présidentielle – avec sa coalition et avoir réussi à constituer un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, avec, en cerise sur le gâteau, un porteur du nom Gbagbo élu député : son fils Michel.

Victoire symbolique enfin, avec un retour sous les acclamations populaires et la bousculade des foules à Abidjan, après dix ans d’exil contraint et forcé ; et maintenant, cette rencontre au palais avec le président.

Dès son retour, Gbagbo a aussi levé une hypothèque à la fois personnelle et politique : en « rendant sa liberté » à Simone Ehivet, la vice-présidente du Front populaire ivoirien (FPI) qu’ils ont cofondé, dont il a officiellement demandé le divorce. La mettant ainsi devant ses responsabilités : si Simone bientôt ex-Gbagbo veut concourir à la présidentielle de 2025, ce sera sans lui comme tremplin et peut-être bien en lui passant d’abord sur le corps.

Tous ces messages sont clairs : Laurent Gbagbo, comme il l’a proclamé lors de sa rencontre-meeting avec l’ancien président Bédié, son nouvel allié privilégié, est « incapable de ne pas faire de politique ». En 2025, il sera moins âgé que Ouattara le sera à l’issue de son troisième mandat, ou que le candidat Bédié l’était en 2020. Sur le papier, « Gbagbo 2025 » paraît donc séduisant. Et son camp a intérêt à le faire accroire pour maintenir les militants mobilisés et renforcer ses bastions politiques.

Minimum syndical

Mais sur une scène politique ivoirienne désormais encombrée de présidentiables quinquagénaires et sexagénaires crédibles pour prendre la succession du chef de l’État, la posture de Gbagbo est plus un baroud d’honneur : incarner l’exigence d’un coup d’arrêt au rééquilibrage continu de Ouattara en faveur du Nord, qui dure depuis dix ans. Pour que la Côte d’Ivoire retrouve ses équilibres Nord-Sud.

Lors de cette rencontre au sommet du 27 juillet, Gbagbo a ainsi demandé le minimum syndical à Ouattara : « Que le président fasse tout ce qu’il peut pour [faire] libérer les prisonnier » de la crise politique de 2020. Puisque lui, Gbagbo, « leur chef de file », est dehors.

Après le coup d’éponge sur la condamnation de l’ancien président dans son pays, la cessation de l’emprisonnement de ses affidés. À cet égard, on rappelle volontiers en Côte d’Ivoire la phrase du père de la nation, Félix Houphouët-Boigny, qui disait que « la paix est d’abord un comportement ». Mais dans ce cas d’espèce, une autre fameuse boutade de feu « le Bélier de Yamoussoukro » est plus appropriée : « Je préfère l’injustice au désordre. »

La réconciliation scellée entre Ouattara et Gbagbo est de cette eau-là : ils préfèrent l’injustice au désordre. Sur l’autel de la réconciliation a été immolé mardi le droit des familles des 3 000 morts de la crise post-électorale de 2010 à voir les bourreaux condamnés et à obtenir réparation. Sans compter les centaines d’autres morts des différentes guerres civiles ivoiriennes. La paix (définitive ?) est à ce prix.

Jeune Afrique

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