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Drogue – Captagon : après le Moyen-Orient, l’Afrique ?

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Produit principalement en Syrie et au Liban, le captagon est devenu ces dernières années l’une des drogues les plus répandues dans les monarchies du Golfe. Son trafic, jusqu’ici limité, peut-il s’étendre ? Éléments de réponse.

Pour monter au front, mieux vaut être à la fois moins lucide que d’ordinaire tout en restant un tant soit peu maître de ses moyens. C’est pourquoi les drogues ont souvent accompagné les soldats sur le champ de bataille, sous des formats et modes d’administration différents. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre mondiale, la méthamphétamine était très prisée par les nazis, alors que c’est la cocaïne qui était très consommée sur le front durant la Première Guerre mondiale de 1914-1918.

Mais il est possible de remonter bien plus loin. « Diverses substances psychoactives étaient utilisées par les peuples de l’Antiquité. On s’intoxiquait pour des raisons rituelles et religieuses, mais aussi militaires », observe Lukasz Kamienski, professeur associé à la faculté de sciences politiques de l’Université de Cracovie, dans son livre Les drogues et la guerre, paru en 2016.

Bien que leur consommation ait fait l’objet d’études et dispose de sa propre historiographie, l’usage de substances illicites pendant la guerre représente encore un pan relativement méconnu du grand public.

Dans l’actuel conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine, des remontées de terrain ont fait état d’une utilisation par l’armée ukrainienne de médicaments et de drogues dont une, en particulier, est d’ordinaire très consommée au Moyen-Orient : le captagon.

« Drogue des jihadistes »

Élaboré au début des années 1960 afin de lutter contre l’hyperactivité et la narcolepsie, le captagon, commercialisé sous la forme de comprimé, est une drogue de synthèse dont le principal composant est la fénétylline, une molécule appartenant à la famille des amphétamines. Une fois ingéré, le consommateur est envahi par un sentiment de toute-puissance, et sa perception du danger est considérablement diminuée.

Lorsqu’elle s’estompe, l’euphorie laisse place à une descente dont les effets sont particulièrement inconfortables : fatigue, état dépressif, insomnie… En raison de la gravité de ses effets secondaires, il a été interdit dès 1981 aux États-Unis et inscrit en 1986 comme substance dangereuse par l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime (ONUDC) et n’a plus été produit légalement depuis.

Mais aujourd’hui, le captagon n’a souvent plus grand-chose en commun avec sa composition chimique initiale. Pour Thomas Nefau, analyste sur les questions de sécurité à l’Observatoire européen des drogues, il faut différencier le médicament d’origine de celui dont on parle aujourd’hui.

Produits de coupe

« Après des années de contrôles et d’interdictions, les pilules qui circulent sur le marché ne correspondent pas au captagon. Ce sont des cachets produits illégalement. Le principe actif, la fénétylline, n’est parfois même plus du tout présent dans les comprimés qui sont saisis, et certains ne contiennent que des amphétamines, voire uniquement de la caféine. Il s’agit davantage de produits de coupe », explique ce pharmacien de profession.

En 2015, dans le contexte de l’émergence de Daech et de la guerre civile syrienne, son utilisation devient médiatisée et suscite de nombreuses spéculations après que plusieurs jihadistes ont été soupçonnés d’en avoir consommé avant de commettre leurs attentats, notamment ceux de Paris.

Ces allégations ont par la suite été démenties par les différentes expertises menées par les scientifiques et les enquêteurs, comme le relève un rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies de 2017 : au mois de janvier 2016, les autopsies des corps des terroristes du 13-Novembre démontraient que ceux-ci n’avaient consommé « ni stupéfiants ni alcool » avant de passer à l’acte.

C’est que la Syrie est devenue de loin le premier producteur mondial de captagon. Damas a en effet succédé aux pays des Balkans et notamment la Bulgarie, qui assurait une grande partie de la production jusqu’aux années 2000. Le trafic permettrait de contenir les effets des sanctions économiques internationales sur la fortune du clan présidentiel.

Quant à l’ampleur exacte de la consommation, il est difficile d’obtenir des chiffres précis compte tenu du manque de données sur les usages. Les seules données permettant d’avoir un ordre d’idée sont celles liées aux saisies, qui, il est vrai, sont souvent à destination des États du Golfe, et notamment de l’Arabie saoudite, qui concentrerait 50 % de la consommation mondiale et où le comprimé y est vendu beaucoup plus cher que son coût de fabrication, à environ 15 euros.

Le Liban est régulièrement cité comme étant le principal pays de transit du trafic de captagon. En avril 2021, les autorités saoudiennes ont interdit l’importation de fruits et légumes en provenance de Beyrouth, après avoir intercepté plus de cinq millions de pilules de captagon que les passeurs avaient fourrées dans des grenades. Le Liban s’est ainsi vu privé de recettes estimées à 100 millions d’euros, alors que le pays fait face à une crise économique majeure.

Dans une grande enquête de terrain consacrée au sujet et réalisée en quatre épisodes, RFI rapporte que plus de 37 millions de pilules de captagon ont été saisies en 2021 pour le seul port commercial du Koweït.

L’Afrique épargnée… pour l’instant

Jusqu’ici, l’Afrique est restée relativement épargnée par le phénomène. Mais le continent n’en demeure pas moins une plaque tournante du trafic de drogue depuis plusieurs décennies, et le nombre de consommateurs continue d’augmenter. « En observant les voies de trafic de captagon, on constate des routes maritimes ou terrestres plus récentes vers l’Afrique, via la Libye, mais la destination finale reste très largement les pays du Golfe », note Thomas Néfau.

Le continent possède d’ailleurs sa propre drogue sous forme de comprimé, le tramadol, particulièrement populaire dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Mais la comparaison s’arrête là. « Le tramadol est un antalgique opioïde, et ses effets ne sont pas du tout les mêmes que ceux du captagon », poursuit l’analyste.

Un rapport détaillé du think tank américain New Lines Institute for Strategy and Policy sur le captagon affirme qu’il est encore difficile de se prononcer de manière définitive sur l’usage de cette drogue en Afrique. « Bien que le Golfe reste le marché principal, l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe sont également ciblés par les trafiquants. Il est néanmoins difficile d’établir si ces régions ne servent que de zones de transit, ou si elles ont vocation à devenir des marchés de consommation potentiels », écrivent les auteurs du rapport.

Jeune Afrique

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